
Le libre-échange est mort, vive le libre-échange !
Depuis la fin de la guerre froide, rien ne semblait devoir s’opposer à la mondialisation des échanges commerciaux. Les annonces de Donald Trump lors du Liberation day, avec une nouvelle série de droits de douanes exorbitants, au nom d’America first, ont cependant fait l’effet d’une bombe à fragmentation sur l’ensemble des marchés mondiaux, générant angoisse et incertitude. Si, depuis, le président américain a temporisé, les marchés ne savent sur quel pied danser et les entreprises françaises et européennes se voient contraintes de repenser leur stratégie dans un monde où l’ouverture semble désormais l’exception et non plus la norme. Quel sera l’avenir du libre- échange ? Est-ce le début de la démondialisation et quel va être le prix à payer ?
Le libre-échange, une longue histoire
Le libre-échange, alors appelé mercantilisme, est une idée née dans le cerveau de quelques brillants esprits du Siècle des Lumières, qui ont établi un lien entre croissance du commerce international et croissance économique. Il convenait alors de favoriser le commerce international par tous les moyens possibles. Montesquieu y voyait même un gage de paix déclarant dans L’Esprit des Lois : « L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes ».
Adam Smith théorisera ensuite ces idées dans ses « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations », un ouvrage considéré comme l’acte de baptême du libéralisme et du libre-échange. Pour lui, il semblait inutile d’ériger des barrières douanières, afin que « chaque pays se spécialise dans ce qu’il fait de mieux, pour le profit de tous ». Des idées enrichies ensuite par David Ricardo, Stuart Mill ou encore Paul Krugman.
Le libre-échange a pris son essor à la fin de la seconde guerre mondiale avec la mise en place du GATT et crée depuis de plus en plus d’interdépendance entre les pays, en dépit des soubresauts protectionnistes générés par les crises économiques.
Et Trump revient
Soutenues par l’OMC, le FMI et la Banque mondiale, les théories libre-échangistes ont façonné l’économie globalisée telle que nous la connaissons, avec réduction des barrières commerciales et répartition négociée des échanges au niveau international. Les décisions de la nouvelle administration Trump, adoptées sans concertation, sont venues bouleverser ce paradigme. Elles accélèrent l’affaiblissement du multilatéralisme et favorisent les négociations de puissance à puissance. Entre protectionnisme assumé, renégociations d’accords commerciaux et rhétorique nationaliste, le vocabulaire autour des échanges internationaux prend un tout nouveau sens.
Trump considère que les États-Unis sortent perdants du système de commerce international, car selon lui, « trop d’argent américain est dépensé pour les autres ». Et tant pis si, comme le pense la grande majorité des économistes, cela entraîne les Etats-Unis dans l’inflation et la récession, pour Trump, ce n’est qu’un mauvais moment à passer en attendant le retour de « l’âge d’or américain ».
Adepte du deal, le président américain a fait de la guerre commerciale un des outils de sa diplomatie pour faire plier ses partenaires, Chine et Union européenne en tête, et les amener à négocier, à l’avantage bien sûr des USA.
La Chine, nouveau champion du libre-échange
Avec un excédent commercial de 970 milliards d’euros en 2024 et des exportations en augmentation de 40 % au cours des cinq dernières années, la Chine est aujourd’hui le premier exportateur mondial et s’impose comme le champion du libre- échange, paradoxe s’il en est pour un pays communiste. Elle n’entend pas se laisser faire par Trump, rendant coup pour coup. Dévaluation du yuan, recherche de nouveaux partenaires, redynamisation de son marché intérieur, plusieurs armes s’offrent à l’Empire du Milieu pour organiser sa riposte. Rappelons par ailleurs que la Chine dirige, depuis 2022, le RCEP, qui est le plus grand accord de libre-échange du monde, qui vise à l’intégration économique de 15 pays de la zone Asie-Pacifique et qui bien sûr profitera surtout à la Chine en lui permettant d’accroître son influence dans la région. Quand on pense qu’il y a dix ans à peine, la Chine était l’épouvantail du commerce mondial accusé de dumping, d’entorses à la propriété intellectuelle et subventions massives à des entreprises d’Etat, que de chemin parcouru ! Aujourd’hui, elle se pose en sauveur de la mondialisation et le plan « Made in China 2025 » n’est plus seulement une quête d’autosuffisance technologique, mais « une plateforme pour séduire le monde avec une vision de commerce équitable ».
Et l’Union européenne dans tout cela ?
Si la Chine riposte, que fait l’Europe qui échange pourtant 1500 milliards d’euros avec les Etats-Unis, soit 30 % du commerce mondial ? Elle semble plongée dans l’attentisme, tout en criant son indignation et en promettant une riposte. La complexité légendaire de l’UE ne risque- t-elle pas de gravement lui nuire au bénéfice des deux autres grands ? Faut-il plier et négocier, riposter avec la Chine ou trouver une troisième voie, et si oui laquelle ?
Certes, la baisse du dollar, si elle se confirme, et la prévision de prix plus compétitifs sur les produits chinois peuvent rendre la pilule un peu moins amère, mais cela ne saurait suffire. Comment la politique commerciale européenne va-t-elle pouvoir se relever ? Une grande partie des chefs d’Etat et de Gouvernements européens défend « une réponse européenne commune ». Il s’agit non seulement de riposter à court terme pour protéger nos industries, mais aussi de repenser notre modèle économique pour ne plus dépendre des géants commerciaux, en particulier les GAFAM. L’Europe doit faire preuve de fermeté, mais aussi et surtout de vision.
L’impuissance de l’OMC
Puissant levier multilatéraliste, l’OMC, après la crise du Covid, la guerre en Ukraine et aujourd’hui la multiplication des réflexes protectionnistes et la désindustrialisation de l’Europe, ne cesse de voir son influence diminuer. Elle semble même à son tour en état de « mort cérébrale » et peine de plus en plus à défendre les grands principes du libre-échange. Spectatrice impuissante face au bras de fer entre Chine et Etats-Unis, elle n’a désormais d’autre choix que de se réinventer pour ne pas mourir.
Résilience ou démondialisation ?
Face à tous ces bouleversements, de plus en plus d’acteurs politiques et économiques s’inquiètent d’une possible fin de la mondialisation néolibérale. Va-t-elle in fine laisser place à la démondialisation ?
Les discours démondialistes visent à encourager le protectionnisme et le contrôle des capitaux par les Etats, à quoi s’ajoute aujourd’hui une opposition à la libre circulation des personnes. Les partisans de la démondialisation mettent en avant la croissance des inégalités socio-économiques, due à la mondialisation, et le souci de mieux préserver la planète pour se justifier. Mais le libre-échange est-il vraiment condamné ? En dépit des sursauts protectionnistes et populistes un peu partout dans le monde, nous n’avons pas assisté jusqu’ici à une remise en cause effective et globale des processus de mondialisation. Le commerce international ne décroit pas, ce qui témoigne de sa résilience face aux crises. Selon plusieurs chercheurs, on assiste simplement à un phénomène de « stagnating globalization ». Les différences de coûts de main d’œuvre se maintiennent et les coûts de transports diminuent, ce qui continue de justifier l’internationalisation de la chaine de production.
Débattus depuis plus de vingt ans, les discours démondialistes n’ont donc pas encore mené au fléchissement du commerce international. La mondialisation économique évolue mais ne disparait pas. Même si le monde semble se régionaliser, les échanges intercontinentaux restent importants et il semble encore trop tôt pour affirmer la naissance de blocs économiques déconnectés. Mais qu’en sera-t-il demain face à la multiplication de mesures protectionnistes et de renonciation d’accords commerciaux en cours de discussion. Sommes-nous vraiment face à un risque réel de retour en arrière en matière de libre-échange ? Sous la pression des tensions sino-américaines, assiste-t-on au retour des idées de John Maynard Keynes, qui en 1933 insistait sur la nécessité d’une autosuffisance nationale ? Comment les entreprises françaises et européennes vont-elles pouvoir s’adapter ? Réponse le 27 août après-midi lors de la plénière « Le libre-échange est mort, vive le libre-échange ! »