
L’Europe, quoi qu’il en soit ?
Nous vivons aujourd’hui dans un monde en pleine recomposition. Un monde où la concurrence s’intensifie, où les rapports de force se redessinent, où États-Unis, Chine, Russie rivalisent pour imposer leur modèle et leurs valeurs. Dans ce contexte, l’Europe se trouve à la croisée des chemins, obligée de faire des choix décisifs pour préserver sa place sur la scène internationale. Mais à quelle place peut-elle vraiment prétendre ? Entre intégration plus poussée, indispensable face aux géants économiques mondiaux, ou retour aux souverainetés nationales, jugées mieux adaptées aux réalités locales, quelle stratégie adopter pour assurer compétitivité, innovation et cohésion sociale ? L’Europe peut-elle encore se permettre le « luxe de l’innocence stratégique » et rester figée dans l’attentisme ?
Un monde qui n’attendra pas
Longtemps considérée comme un îlot de stabilité, l’Europe est aujourd’hui confrontée à des défis multiples : économiques, technologiques, climatiques et sécuritaires, notamment depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, qui a brutalement rappelé à l’Europe la réalité de la guerre à ses frontières. Démographiquement vieillissante, militairement faible et dépendante, énergétiquement vulnérable, elle est aussi divisée politiquement et confrontée de plus en plus à la montée des populismes et des extrêmes.
Face à elle, les grandes puissances n’hésitent pas à affirmer leur influence. La Chine avance ses pions en Afrique, en Asie, en mer de Chine, dans le numérique et l’intelligence artificielle. Les États-Unis, hier alliés historiques, marquent aujourd’hui, avec le retour au pouvoir de Donald Trump, une réelle rupture, voire une hostilité envers le vieux continent sur le plan diplomatique et commercial. Ils se tournent résolument vers l’Asie et privilégient avant tout leurs intérêts. Pendant ce temps, la Russie poursuit ses assauts impérialistes et le « Sud global » revendiquant de plus en plus une nouvelle place dans les affaires du monde.
L’Europe ne manque pas d’atouts
Dans ce contexte difficile, faut-il pour autant céder au pessimisme ? L’Europe, premier marché économique mondial dispose toujours de nombreux atouts, au rang desquels ses standards juridiques, éthiques et environnementaux, qui font référence. Elle reste aussi le continent de la culture, de l’éducation et des libertés fondamentales.
Elle peut donc devenir une puissance d’équilibre, de dialogue, de transition écologique, à condition de croire en elle-même, de réaffirmer son unité, d’investir dans sa souveraineté et de réaffirmer fermement ses valeurs. C’est à l’Europe de décider si elle veut être « une puissance d’avenir, ou un souvenir d’unité passée ». C’est à l’Europe de choisir d’être une Europe puissance plutôt qu’une Europe suiveuse, divisée et marginalisée.
Il ne faut pas se voiler la face, le modèle européen actuel est à bout de souffle, comme l’a clairement montré le rapport de Mario Draghi. L’Europe ne pèse rien face aux GAFAM, est en retard sur l’IA, dépend du gaz étranger, des batteries asiatiques et des puces américaines, etc. Si elle veut rester une terre d’influence et ne pas devenir un terrain de jeux pour les autres puissances, elle ne peut se contenter de rester un « soft power », mais doit faire montre de courage politique, pour affirmer son autonomie stratégique, développer sa capacité militaire et renforcer son poids diplomatique en nouant de nouveaux partenariats. Pourquoi ne pas s’allier plus au Sud global pour résister à l’encerclement des États-Unis trumpistes et de l’axe Xi-Poutine ? L’Europe est déjà le premier fournisseur d’aide au développement des pays du Sud. Mais elle agit en ordre dispersé. Il faudrait désormais coordonner ces aides sous la houlette de l’Union pour ne pas laisser le champ libre à d’autres, Chine et Russie en tête.
Tout cela demande aux dirigeants européens de s’engager avec courage dans une réponse commune aux défis géopolitiques et de sortir de leur vision à court terme. Cela implique également de lutter contre l’euroscepticisme ambiant et de renforcer l’unité des 27 autour de stratégies cohérentes.
Concilier unité européenne et diversité des intérêts nationaux
Plus facile à dire qu’à faire ! Si certains pays plaident aujourd’hui pour une Europe plus intégrée, avec une politique étrangère, de défense et économique commune plus forte, d’autres, Hongrie en tête, remettent en question certains fondements de l’UE. Depuis ses origines, l’Union est bâtie sur un équilibre fragile : d’un côté, un besoin d’unité pour peser sur l’échiquier international et relever des défis communs, de l’autre une volonté des États de garder leur souveraineté et leur singularité. Afin de concilier les deux, l’Europe a mis en place plusieurs outils, comme le principe de subsidiarité par exemple ou des clauses d’exemption, mais au fil des élargissements successifs, les divergences se sont accentuées et les tensions économiques actuelles aggravent encore les choses. Les dissensions sont fortes sur les sujets centraux pour la vie européenne : politique agricole commune, politique industrielle et de concurrence, compétences de la Commission… et bien sûr politique de défense. Si l’’unité en matière de défense semble indispensable, elle se heurte en effet à la diversité des intérêts et des alliances historiques.
Pour régler ces problèmes de divisions faut-il aller comme certains le préconisent vers une Europe à géométrie variable avec une meilleure prise en compte des spécificités de chacun ?
Focus sur la défense
Depuis la guerre en Ukraine, l’idée d’une Europe de la défense revient au premier plan.
Les Européens ont compris qu’ils ne pouvaient plus dépendre entièrement des États-Unis via l’OTAN. Mais la mise en place d’une défense européenne se heurte à des divergences nationales fortes. Même si, avec l’élection de Friedrich Merz, l’Allemagne se rapproche de la France sur le sujet, les intérêts stratégiques restent très différents entre les 27. Les pays d’Europe de l’Est voient toujours l’OTAN et les États-Unis comme les seuls garants crédibles de leur sécurité et certains pays neutres restent réticents à toute militarisation européenne. Résultats : pas d’armée européenne unique, pas de stratégie militaire commune et des budgets de défense très inégaux. Malgré tout, des formes de coopération émergent, comme la création du Fonds européen de la défense, preuve qu’un compromis est possible : il ne s’agit pas d’imposer une armée européenne à tous, mais de construire une souveraineté partagée, qui respecte les sensibilités nationales tout en permettant à l’Europe de se défendre par elle-même dans un monde incertain.
A quand les Etats-Unis d’Europe ?
Dès 1849, Victor Hugo plaidait pour des « États-Unis d’Europe ». Mais aujourd’hui, l’idée semble bien lointaine. L’Europe apparaît plutôt comme « une vieille dame rouillée qui a mal à ses rhumatismes » et non plus comme le grand projet du siècle.
Le 9 septembre 2024, l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a remis à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, son rapport sur le « Futur de la compétitivité européenne ». Il propose un changement radical avec la mise en œuvre d’une véritable politique industrielle, capable de stimuler des « champions européens » y compris dans l’armement. Emmanuel Macron pour qui « il faut bâtir une Europe en capacité de montrer qu’elle n’est jamais le vassal des États-Unis d’Amérique », poursuit le même objectif.
Pour que L’Union européenne fonctionne, disait Jacques Delors, « il faut la compétition qui stimule, la solidarité qui unit et la coopération qui renforce ». L’Europe de demain saura-t-elle relever les défis auxquels elle est confrontée et se réveiller, pour se montrer à la hauteur de son histoire et de sa puissance et prouver que « l’Europe n’est ni un musée, ni un souvenir, mais une promesse » ? Réponse le 27 août lors de la plénière « L’Europe, quoi qu’il en soit ? »