IA : L’Europe n’a pas dit son dernier prompt
« L’intelligence artificielle est probablement la technologie la plus importante sur laquelle l’humanité ait jamais travaillé », déclarait Sundar Pichai en 2020. Cette affirmation illustre le changement d’échelle provoqué par l’IA, devenue non seulement une innovation scientifique majeure, mais également un levier central de puissance économique, militaire et géopolitique. Modèles, données, cloud, puces, puissance de calcul, l’IA est désormais partout. Aujourd’hui, les Etats-Unis et la Chine dominent. Mais la France et l’Europe veulent-elles seulement utiliser l’IA des autres ou auront-elles le courage de bâtir leurs propres infrastructures, leurs champions et leurs règles du jeu ? Sauront-elles construire une souveraineté technologique face aux géants américains et chinois ?
Depuis la révolution industrielle, les grandes puissances ont toujours fondé leur influence sur la maîtrise des technologies stratégiques. Hier, le charbon, l’acier, l’énergie nucléaire… aujourd’hui, l’intelligence artificielle. L’essor spectaculaire de modèles génératifs comme ChatGPT, Gemini, Claude, DeepSeek ou Mistral AI a démontré que la compétition internationale ne repose plus uniquement sur les innovations algorithmiques, mais également sur la capacité à mobiliser des ressources matérielles considérables : puissance de calcul, semi-conducteurs de dernière génération, infrastructures cloud et volumes massifs de données. L’IA est désormais devenue un véritable enjeu géopolitique. Les États-Unis et la Chine font la course en tête. Les premiers disposent d’un écosystème technologique dominé par les grandes plateformes (Google, Microsoft, Meta, Amazon ou OpenAI). La seconde investit massivement pour réduire sa dépendance technologique et imposer ses propres standards. Entre ces deux pôles, où en sont l’Europe et la France ? L’Europe dispose d’une recherche scientifique de haut niveau, d’entreprises innovantes et d’un important marché intérieur, mais demeure dépendante des infrastructures numériques américaines. La France, quant à elle ambitionne de devenir l’un des principaux acteurs européens de l’IA. Elle multiplie pour cela les investissements publics, soutient l’émergence de champions nationaux et participe aux grands projets européens de calcul intensif et de cloud souverain. Mais cela suffira-t-il à garantir une véritable souveraineté technologique ? La France et l’Europe sauront-elles devenir une puissance autonome dans le domaine de l’intelligence artificielle ? N’est-il pas déjà trop tard ?
L’IA, nouvel instrument de puissance mondiale
Si les grandes innovations technologiques ont toujours bouleversé les équilibres internationaux. L’IA va encore plus loin en raison de sa capacité d’adaptation à presque tous les secteurs d’activité, qui font d’elle une technologie générale (General Purpose Technology). Elle représente ainsi un multiplicateur de puissance économique. Cette logique s’inscrit dans le concept de puissance développé par Joseph Nye, qui distingue le hard power, fondé sur les ressources économiques et militaires, et le soft power, qui repose sur la capacité d’influence. L’intelligence artificielle combine ces deux dimensions et devient ainsi un élément central de la souveraineté nationale.
Les cinq piliers de l’IA
L’IA repose sur cinq infrastructures fondamentales : les données, les algorithmes, la puissance de calcul, les semi-conducteurs et le cloud. Les modèles d’IA nécessitent des volumes gigantesques de textes, d’images, de vidéos ou de données scientifiques, afin d’effectuer des tâches complexes. Les grandes plateformes numériques disposent de ce point de vue d’un avantage considérable, puisqu’elles collectent quotidiennement des milliards d’informations issues des moteurs de recherche, des réseaux sociaux ou du commerce en ligne. Quant aux algorithmes, leur développement mobilise des équipes de chercheurs extrêmement qualifiés et des investissements financiers considérables. Le troisième pilier repose sur la puissance de calcul qui mobilise des dizaines de milliers de processeurs graphiques (GPU) fonctionnant simultanément, donc des centres de données gigantesques consommant d’importantes quantités d’électricité et d’eau pour leur refroidissement. Viennent ensuite les semi-conducteurs devenus des ressources stratégiques comparables au pétrole au siècle dernier. Enfin, le cloud permet aux entreprises de déployer rapidement leurs modèles d’intelligence artificielle à l’échelle mondiale.
États-Unis et Chine dominent la compétition mondiale
Les États-Unis bénéficient d’un écosystème exceptionnel réunissant universités prestigieuses, capital-risque abondant, entreprises numériques mondiales et centres de recherche de premier plan. Les grandes entreprises technologiques investissent chaque année plusieurs dizaines de milliards de dollars dans les infrastructures d’IA. Cette concentration de capitaux favorise une accélération continue de l’innovation.
La Chine poursuit une stratégie différente, mais tout aussi ambitieuse. Depuis le plan national « New Generation Artificial Intelligence Development Plan » adopté en 2017, Pékin considère l’intelligence artificielle comme un secteur stratégique, destiné à assurer son leadership technologique d’ici le milieu du XXIᵉ siècle. Cette compétition dépasse largement le domaine économique. Les restrictions américaines concernant l’exportation de semi-conducteurs avancés illustrent la dimension géopolitique de cette rivalité.
L’Europe et la France résistent
Dans ce contexte, les autres puissances, notamment européennes, doivent choisir entre une dépendance croissante vis-à-vis des infrastructures étrangères ou la construction d’une autonomie stratégique fondée sur leurs propres capacités industrielles. Face à cette bipolarisation, la France et l’Union européenne cherchent à affirmer une voie originale conciliant innovation, souveraineté technologique et régulation démocratique. Dès 2018, la Commission européenne a présenté une stratégie commune visant à faire de l’Europe un acteur de premier plan dans le développement d’une IA « digne de confiance », conciliant innovation technologique et respect des droits fondamentaux. Les programmes Horizon Europe, Digital Europe ou encore EuroHPC financent la recherche, les infrastructures de calcul intensif et le développement de compétences numériques. Ces initiatives traduisent la volonté de créer un écosystème européen capable de rivaliser avec les grands pôles technologiques mondiaux. L’Union européenne cherche à réduire sa dépendance à l’égard des infrastructures étrangères en soutenant le développement de centres de données, de clouds souverains et de supercalculateurs installés sur son territoire. Enfin, l’Europe prône la régulation via un cadre juridique garantissant la protection des citoyens. Cette philosophie s’est traduite par l’adoption de l’AI Act, premier règlement mondial établissant une classification des systèmes d’intelligence artificielle selon leur niveau de risque. La France de son côté mise sur la qualité de son système de recherche (grandes écoles, universités et organismes publics, tels que le CNRS, l’Inria ou le CEA). Elle favorise également l’émergence d’un écosystème entrepreneurial particulièrement dynamique. Des entreprises comme Mistral AI illustrent la capacité de la France à développer des modèles compétitifs à l’échelle internationale.
Contraintes et dépendances
Toutefois, les ambitions européennes et françaises se heurtent à des contraintes économiques, industrielles et financières considérables, qui limitent encore leur capacité à rivaliser avec les États-Unis et la Chine.
La première concerne les semi-conducteurs produits en grande majorité par NVIDIA et fabriqués principalement en Asie. Cette dépendance place les entreprises européennes dans une situation de vulnérabilité. Les tensions géopolitiques autour de Taïwan ou les restrictions américaines sur certaines exportations rappellent que l’accès aux composants peut rapidement devenir un instrument de pression politique. La deuxième faiblesse réside dans le cloud. Plus de deux tiers du marché européen sont contrôlés par Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud. Cette situation signifie que de nombreuses entreprises européennes hébergent ou déploient leurs modèles d’intelligence artificielle sur des infrastructures étrangères. Le financement constitue une troisième difficulté majeure. Les grandes entreprises américaines investissent chaque année plusieurs dizaines de milliards de dollars dans l’IA, montants largement supérieurs aux capacités européennes. Cette différence explique pourquoi de nombreuses start-ups prometteuses sont rapidement rachetées par des groupes étrangers ou choisissent de s’implanter aux États-Unis, afin d’accéder à davantage de capitaux. Enfin, la question des données demeure centrale. Les grandes plateformes américaines disposent de volumes d’informations sans équivalent. Pour dépasser toutes ces dépendances, la seule régulation ne suffira pas. La souveraineté européenne implique également une véritable politique industrielle, capable de maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur.
Développer une politique industrielle ambitieuse
Comme le souligne l’économiste Mariana Mazzucato, l’État joue souvent un rôle d’« investisseur de premier recours » dans les grandes innovations technologiques. L’Europe va donc devoir renforcer sa politique industrielle en matière d’intelligence artificielle. Cela implique d’accroître les financements destinés à la recherche fondamentale, de soutenir les entreprises innovantes à toutes les étapes de leur développement et de favoriser l’émergence de véritables champions européens, capables de rivaliser avec les géants américains et chinois.
Cela suppose également de développer des infrastructures de calcul de très grande capacité et de moderniser les centres de données européens tout en limitant leur impact environnemental. La souveraineté numérique ne signifie toutefois pas l’autarcie. Il ne s’agit pas de se couper des échanges internationaux, mais de réduire les dépendances jugées critiques. Cela suppose une coopération renforcée entre les États membres et une mutualisation des ressources. L’Europe saura-t-elle le faire ? La formation devient à ce titre un enjeu décisif. L’Europe devra former davantage d’ingénieurs, de chercheurs, de juristes spécialisés et de techniciens, capables d’accompagner la diffusion de l’IA dans l’ensemble de l’économie. Sans capital humain qualifié, les investissements matériels resteront insuffisants.
« AI will change the world more than anything in the history of mankind. More than electricity » a déclaré Kai-Fu Lee, ancien président de Google Chine. L’IA représente aujourd’hui une opportunité stratégique majeure, mais également un défi pour la compétitivité des entreprises européennes. Pourront-elles rester compétitives et se mobiliser collectivement pour soutenir l’écosystème européen ou la bataille européenne de l’IA est-elle déjà perdue ? Réponse le 27 août lors de la plénière « IA : L’Europe n’a pas dit son dernier prompt ».