Le concept de solidarité puise ses racines dans la nature humaine et est communément considéré comme la base d’une société stable. Durkheim, dans « De la division du travail social », a développé la notion de solidarité sociale. Selon lui, pour qu’une société existe, il faut que ses membres éprouvent de la solidarité les uns envers les autres. Elle constitue aussi l’un des principes fondamentaux de l’Union européenne, qui, dès le préambule du Traité, parle de « la volonté d’approfondir la solidarité entre les peuples dans le respect de leur histoire, de leur culture et de leurs traditions ». Pourtant, depuis quelques années, en France notamment, il est beaucoup question d’une crise de la solidarité, qui ne serait plus ce qu’elle était. Nous serions devenus plus égoïstes, moins engagés, plus critiques aussi à l’encontre de notre modèle social. Alors la solidarité à la française a-t-elle réellement du plomb dans l’aile ? Et quelles sont ses limites ? Une société peut-elle durablement servir des droits sans réinterroger les devoirs, les contreparties et les capacités de financement ? Jusqu’où la solidarité demeure-t-elle un ciment collectif, et à partir de quand devient-elle un facteur de découragement ou de déséquilibre ? Enfin, comment préserver la solidarité sans fragiliser l’incitation au travail, la responsabilité individuelle et la soutenabilité du modèle social ?

Droits vs devoirs

À côté de la solidarité privée, qui dépend du bon vouloir de chacun, il existe une solidarité publique, organisée par l’État, notre système de protection sociale, auquel la majorité des Français restent profondément attachés. Il garantit des droits à chacun en matière de santé, de retraites, d’éducation ou de protection contre le chômage, dans une exigence croissante de justice sociale et d’égalité. Toutefois, l’extension continue des droits soulève une question essentielle : une société peut-elle durablement servir ces droits sans réinterroger les devoirs des citoyens, les contreparties attendues et les capacités de financement de l’État ? Jean-Jacques Rousseau rappelait déjà que le contrat social implique des droits, mais aussi des obligations. Les droits ne sont jamais gratuits : ils nécessitent des institutions, des services publics et des ressources financières. Dès lors, comment garantir toujours plus de droits, sans exiger davantage de devoirs, ni tenir compte des limites budgétaires ? Dans toute société organisée, les libertés et les protections accordées aux uns reposent sur la contribution et les devoirs des autres. Le premier de ces devoirs est souvent fiscal, car, sans participation collective, les droits sociaux deviennent impossibles à maintenir. Le droit à la retraite, par exemple, dépend du travail et des contributions des actifs et on voit comment le poids progressif des retraités peut aujourd’hui complexifier le problème. Enfin, ignorer les limites économiques peut conduire à des déséquilibres majeurs : dette publique excessive, déficit des systèmes sociaux ou hausse de la pression fiscale. À long terme, cela peut menacer les droits que l’on cherche à protéger. La véritable question n’est donc pas de choisir entre droits et devoirs, mais de trouver un équilibre durable entre les deux. Cela suppose plusieurs conditions : une économie suffisamment productive, une fiscalité efficace, une lutte contre les abus éventuels et une participation citoyenne forte. La protection sociale doit notamment veiller à ne pas trop peser sur le coût du travail. En France, le financement de la protection sociale dépend déjà à 81 % des revenus d’activité, ce qui le lie étroitement à la productivité et au taux d’emploi. Sans activité, ni création de richesses, notre modèle ne pourrait être financé, particulièrement dans le contexte actuel de vieillissement de la population, où les prestations croissent plus vite que l’économie. L’enjeu n’est pas de remettre en cause les droits fondamentaux, mais de garantir leur pérennité dans un cadre équilibré.

La solidarité, ciment collectif ou facteur de déséquilibre ?

Si elle constitue l’un des fondements des sociétés modernes, jusqu’où la solidarité demeure-t-elle un ciment collectif et à partir de quand devient-elle un facteur de découragement ou de déséquilibre ? La solidarité permet bien sûr de réduire les inégalités et de limiter les tensions sociales. Pour Emile Durkheim, elle est le principe central qui « permet aux sociétés modernes de tenir ensemble malgré la division du travail ». Elle joue aussi un rôle politique en limitant les risques d’exclusion et de fragmentation sociale. Enfin, loin d’être seulement morale, elle a aussi une utilité économique, en permettant aux individus de rebondir après des difficultés. Mais, lorsqu’elle devient excessive ou mal organisée, elle peut produire des effets pervers : découragement du travail, sentiment d’injustice chez les contributeurs, dépendance aux aides ou déséquilibres financiers durables. Si les aides sociales apparaissent trop déconnectées de l’effort ou de la contribution, une partie de la population peut avoir le sentiment que le travail est insuffisamment valorisé. Cela peut affaiblir l’incitation à l’activité économique ou nourrir un sentiment d’injustice chez les contributeurs. Alexis de Tocqueville craignait déjà qu’une dépendance excessive envers l’État ne réduise l’autonomie des citoyens.
Par ailleurs, nous l’avons vu, le financement de la solidarité pose la question des limites économiques. Lorsque les dépenses augmentent plus vite que les ressources, des déficits apparaissent et peuvent fragiliser durablement les finances publiques. De plus, une solidarité perçue comme injuste peut provoquer des tensions sociales et une protection trop importante réduire l’esprit d’initiative. Pour rester un ciment collectif, la solidarité doit être perçue comme juste et équilibrée. Cela suppose que chacun contribue selon ses capacités et bénéficie d’une protection lorsqu’il en a besoin. Le philosophe John Rawls défendait l’idée qu’une société juste doit protéger les plus défavorisés, tout en maintenant un cadre permettant la coopération de tous. La solidarité doit donc corriger les inégalités, sans décourager l’effort individuel. La question démographique rend cette réflexion encore plus importante. Cela impose de réfléchir en permanence aux limites de la solidarité. Nicolas Dufourcq aborde la solidarité nationale et l’État providence sous un angle critique, évoquant le poids de la dette sociale et la nécessité de responsabiliser l’économie. Ses propos sur ces sujets s’articulent autour de l’équilibre entre les aides publiques et le rôle des entreprises : « Ceux qui en sont les principaux bénéficiaires se retournent vers les entrepreneurs pour leur reprocher de ne pas croître, de ne pas recruter, de dépendre de la solidarité nationale, et de privatiser les profits », a-t-il déclaré. Pour lui, l’Etat providence est à bout de souffle et nous ne pourrons ralentir la dépense « si l’État providence ne ralentit pas sa course en avant ». Il cite la « solidarité de corps » parmi les composantes essentielles de la compétitivité et du renouveau productif au même titre que la formation et l’innovation.

Préserver la solidarité sans fragiliser incitation au travail et soutenabilité du modèle social ?

La solidarité, nous l’avons vu, protège les individus contre les inégalités et les aléas de la vie, mais mal équilibrée, elle peut aussi produire des effets négatifs et fragiliser notre modèle social. Certains dispositifs sociaux peuvent ainsi réduire l’incitation au travail, si les écarts entre revenus d’activité et aides sociales demeurent trop faibles. « Il faut que le travail paie plus que l’assistanat », ont récemment déclaré plusieurs candidats à la prochaine présidentielle. Le filet social, indispensable en cas de besoin, peut se transformer, s’il est distribué trop largement, en incitation négative à l’emploi. Attention toutefois à ne pas emprunter des raccourcis trop simplistes et à ne pas faire de cas particuliers des généralités. Une récente étude québécoise sur le sujet montre que la majorité des bénéficiaires de l’aide sociale n’ont pas choisi de ne pas travailler, mais y ont été contraints par suite d’accidents de la vie. Quant à la question de la soutenabilité financière de notre modèle social, ce n’est pas une nouveauté. Le risque est bien identifié : le poids des prestations sociales dans le PIB a fortement progressé ces soixante dernières années. Et pour être viable, notre modèle social suppose bien sûr une économie dynamique qui favorise l’emploi, l’innovation et la productivité. Mais sa soutenabilité ne dépasse-t-elle pas ces trajectoires purement comptables ? Ne faut-il pas également prendre en compte la raréfaction des ressources à l’échelle mondiale et les risques écologiques et démographiques, auxquels nos sociétés vont devoir faire face ? Quels mécanismes d’ajustement et de répartition des efforts devra-t-on alors envisager ? Faut-il sauver notre modèle social, comme le souhaite le directeur général de la BPI… ou totalement le remplacer ?
Depuis le début du XXIe siècle, la société française est marquée par des interrogations profondes autour de la solidarité et du délitement du lien social. Cette crise est sans doute à mettre en relation avec un individualisme croissant. La difficulté de vivre ensemble pousse-t-elle à repenser la solidarité pour « esquisser les prémices d’un monde meilleur ?
Réponse le jeudi 27 août lors de la plénière « La solidarité inconditionnelle, jusqu’à quand ? »
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